Isabelle Tinader (documentaliste Formiris)

Est-ce que le CPE institutionnalise la précarité ?
10/04/2006

Alors que le mouvement contre le CPE gagne du terrain, Dominique de Villepin maintient le projet, tout en proposant de négocier avec les partenaires sociaux de nouvelles garanties. Récurrents depuis 20 ans, ces mouvements de jeunes questionnent leur intégration dans la société.

Qui sont donc les anti-CPE ?
Parti des universités — plus particulièrement des filières "moins rentables" sur le marché du travail — le mouvement anti-CPE s'étend maintenant aux lycées et convainc aussi les salariés. Les principales organisations syndicales ont manifesté ces derniers jours aux côtés des jeunes. Elles voient en effet dans ce nouveau contrat une tentative insidieuse de dérégulation du contrat de travail et une remise en cause du CDI.
Si, en novembre 2005, c'étaient les jeunes des banlieues qui descendaient dans la rue, aujourd'hui ce sont ceux des classes moyennes. Pour le sociologue François Dubet, les jeunes des banlieues sont déjà  « de l'autre côté de la barrière » et les jeunes lycéens et étudiants ont, quant à  eux, peur de les rejoindre. Ces deux populations se méfient l'une de l'autre. Les uns considèrent les autres comme des privilégiés et ces derniers ont peur que des "casseurs" gâchent leurs manifestations.

La réponse du Premier ministre
Dominique de Villepin a indiqué le 21 mars que le CPE ne serait ni retiré, ni suspendu, ni dénaturé. Il n'a ainsi pas voulu examiner les propositions qui avaient été émises comme la réduction à  un an, la motivation du licenciement ou la suppression de la référence à  l'âge. Par contre, le 12 mars sur TF1 il proposait plusieurs mesures pour "compléter les garanties apportées" :
- accompagnement du jeune embauché par un référent durant les deux années,
- versement en cas de rupture du contrat d'un "complément de revenu" aux allocations chômage pendant trois mois, permettant une formation complémentaire,
- évaluation du dispositif tous les six mois par le Conseil d'orientation pour l'emploi.
En outre, le ministre invite les partenaires sociaux à  une négociation dès le mois d'avril pour trouver "les moyens de réduire la précarité dans l'emploi".

La société française et les jeunes
Bien que certains estiment que le CPE offre en réalité plus de garanties que les innombrables contrats précaires que connaissent déjà  les jeunes, ce contrat est perçu symboliquement comme institutionnalisant la précarité. D'après François Dubet, cela fait plus de 20 ans que les jeunes sont utilisés comme une variable d'ajustement, cumulant taux de chômage élevé et salaires inférieurs à  ceux de leurs aînés. De plus, un jeune sur deux occupe un emploi sans lien avec ses études, souvent sous qualifié par rapport à  son niveau de formation. Ni la massification de l'accès à  l'enseignement supérieur, ni l'allongement de la durée des études ne les ont protégés du chômage.
Cette situation a des conséquences sur leur vie privée et leur évolution : dans l'obligation de rester plus longtemps chez leurs parents, d'obtenir des cautions ou un soutien financier de leur part, ils tardent à  devenir adultes.
D'ailleurs, la solidarité familiale, en jouant un rôle d'amortisseur, a dévalorisé leur travail. Celui-ci "ne rapporte plus et chacun s'en accommode", comme l'écrit le sociologue Louis Chauvel. Ce dernier regrette également que l'accompagnement des jeunes vers le monde de l'entreprise n'ait pas privilégié l'apprentissage, plutôt qu'un système universitaire bon marché. Ainsi, il indique qu'un étudiant français coûte 6 500 € à  comparer aux 10 000 € d'un apprenti allemand. Par ailleurs, il cite la Suède où 100 % d'une classe d'âge est scolarisée jusqu'à  18 ans, mais a la possibilité de vivre une expérience professionnelle avant l'université afin de mieux choisir ses études.

Le dilemme de la société française
Alors que la société française a finalement accepté la nécessité d'une flexibilité du travail, elle est dans "l'incapacité d'articuler cette flexibilité de l'emploi imposée, et le fait que sa vie ne peut être totalement indexée sur son contrat de travail", résume Louis Chauvel.



La mobilisation anti-CPE se poursuit. La coordination nationale étudiante organise deux journées de manifestations les 21 et 23 mars. A l'issue d'une rencontre intersyndicale, les confédérations de salariés, d'enseignants, d'étudiants et de lycéens appellent à  "une journée de manifestations, de grèves et d'arrêts de travail" le 28 mars. Quant aux élus de la Nation, 60 députés et sénateurs ont déposé le 14 mars des saisines auprès du Conseil constitutionnel sur l'article du projet de loi sur l'égalité des chances qui traite du CPE. Réponse dans un mois.


Sources
SOURCES

LA CROIX
Dominique de Villepin maintient le CPE, Solenn de Royer, 13 mars 2006, p. 20.
Les syndicats de salariés font cause commune avec les jeunes, Marie Dancer, 17 mars 2006, p. 3.

DEPECHES DE L'AEF
Le conseil constitutionnel vient d'enregistrer les saisines des parlementaires socialistes contre le projet de loi pour l'égalité des chances, qui instaure le CPE, Marie Masi, 14 mars 2006, n° 62582.
Mobilisation anti-CPE : la coordination nationale étudiante appelle à  la grève générale et à  deux journées de manifestation mardi 21 et jeudi 23 mars 2006, Sylvie Lecherbonnier, 20 mars 2006, n° 62853.

LE FIGARO
Les syndicats appellent à  la grève et à  manifester le 28 mars, Bruno Jeudy, 21 mars 2006, pp. 8-9.

LIBERATION
"Les jeunes sont la variable d'ajustement du marché du travail", François Dubet, Muriel Gremillet, 18-19 mars 2006, p. 3.
Villepin sur la corde très raide, Didier Hassoux, Vanessa Schneider, 22 mars 2006, pp. 2-3.

LE MONDE
"La France a sacrifié les jeunes depuis vingt ans", Louis Chauvel, Arnaud Leparmentier, 7 mars 2006, p. 10.
"Le mouvement anti-CPE est la réplique, dans les classes moyennes, de celui des banlieues", François Dubet, Anne Chemin, Jean-Michel Dumay, 19-20 mars 2006, p. 13.

Pour approfondir
Le contrat première embauche : mode d'emploi, Ministère de l'emploi, de la cohésion sociale et du logement, février 2006.

Site de Louis Chauvel

Site sur François Dubet

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